Pour Paul de Roux, il s’agit en poésie non pas de voir mais d’entrevoir comme dans une sorte d’entrebâillement permanent où il convient davantage de pressentir, deviner plus que de comprendre. L’entrevision laisse un intervalle pour la reconstruction imaginaire et le rêve. Elle ouvre en quelque sorte les portes de la perception.
Les poèmes de Paul de Roux sont comme des sortes de portes ouvertes sur les saisons et d’infimes changements de lumière : « Au matin, ciel pur pour ce premier jour du premier mois printanier. On pourrait parler indéfiniment, au fil des jours, des travaux de la lumière, bâtissant, modifiant, gommant des successions de villes : roses, bleues, grises, glorieuses ou misérables. En contrepoint, chants et cris d’oiseaux diraient la vie qui s’accomplit, pareille à elle-même, s’accommodant du pire et du meilleur. »[1] L’écriture est pour lui cette lente traversée du vide et de l’insignifiant, de l’imperceptible ou du presque rien pour trouver de loin en loin « quelques particules vivantes », quelques éclats à préserver dans la monotonie des jours. Dans cette quête « une seule phrase suffit à éclairer le jour », une image à recueillir et dont la parole poétique se fait le réceptacle : « Comment se fait-il que certaines journées, ne soient pas sauvées (éclairées) par une seule image ? Comme si elles avaient été traversées rideaux fermés. Il faudrait sauver ne serait-ce qu’une image au soir de chaque jour, fût-ce la plus prosaïque. Ce soir, ce serait celle de la forte ondée qui a frappé rageusement les vitres, les toits. Une sorte d’allégresse crépitante dans une dispersion de reflets argentés. »
Ces images s’imposent à travers un style épuré et limpide comme un feuillage argenté : « S’attacher à peu, à ce peu qui n’est aujourd’hui que le frémissement continu des peupliers. » Le poète cultive l’étonnement et s’attache au miracle de la présence et de la création. Ainsi écrit-il à propose de Dhôtel que la « vie en ces modestes éléments n’y est jamais négligeable. » Pour Paul de Roux le poème est une vue du monde et « il ne peut être lu que si je me détache suffisamment de mes préoccupations pour pouvoir profiter de cette ouverture, pour « y voir » à mon tour par cette brèche ». Ainsi l’entrevision est ouverte, attention au monde où un autre angle de vue peut apparaître. Les déambulations à travers la ville laissent alors apercevoir quelques lampes éclairées dans la nuit laissant pressentir des vies secrètes. La poésie est ainsi une sorte de cristallisation singulière d’images. Le poète nous incite à regarder sans cesse pour laisser percer sous la grisaille ce flot de sensations : « Parfois le jour comme une copie du jour/et nos vies comme des copies de la vie. Quand il ne reste que très peu de choses à faire/apparemment très peu : regarder une fenêtre/ dans les vitres d’une autre fenêtre, et le ciel/si gris et si terne sur les toits – et regarder encore/comme si tu allais découvrir le tout petit détail/qui montrerait que la feuille a glissé, que c’est l’original/qui se trouve maintenant devant toi. »[2] Cette contemplation nous mène alors au centre même du secret dont la vision nous délivre quelques signes à déchiffrer et la poésie devient fenêtre ouverte sur le monde : « Et pourtant, regarde, regarde encore, essaie/ de regarder jusqu’à la fin derrière la vitre/le ciel et les arbres et les oiseaux qui vont/entre les maisons et dans les branches nues/ou ombreuses sous les feuilles, c’est un dessin/qui contient malgré tout un secret, même si tu sais/que ce secret tu ne peux le surprendre/-mais que c’est lui bien plutôt qui te surprend. »
Extraits
« Ce que tu es venu chercher ici l’as-tu trouvé,
toi qui cherches une patrie ? Le froid déjà
pique les doigts et la seule coloration du jour
est ce jaune accroché aux grands arbres,
la houppelande de l’été qui se défait, humblement
ou glorieusement se défait, feuille à feuille.
Non, tu cherches toujours un signe favorable
Et tu crois le trouver dans le vol d’une corneille »
« Un homme vit de regrets, d’envies recuites,
Conscient de sa sottise et de sa laideur.
Un jour il rencontre des roses jaunes,
A peine soufrées, au parfum insinuant,
Qui prouvent le corail au fond des océans
Et la vérité des énigmes et des mythes.
Seule la beauté, découvre-t-il,
A le pouvoir de parler, le parfum
De retenir la réponse imprudente. »
Véronique Saint-Aubin Elfakir.
Texte paru dans la revue Terre à ciel de décembre 2025
[1] Paul de Roux, Les intermittences du jour, Le temps qu’il fait, 1989
[2] Paul de Roux, Entrevoir, Gallimard, 1987
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