Zéno Bianu – Infiniment proche et le désespoir n’existe pas Paris, Gallimard, 2015
Une note, des couleurs, des mots déchirés par le ciel, en attente de bleu, surgissent de ce recueil comme de fiévreuses notations pour dire cette épiphanie d’un quotidien qui ne cesse de susciter l’émerveillement de Zeno Bianu, cette « terre promise dans chaque seconde » : « Des poèmes animés par un pari farouche : transformer le pire en forme d’ascension. Des poèmes pour reprendre souffle et tenir parole. (…) Transmettre quelque chose d’irremplaçable : une présence ardente au monde, une subversion féerique. La poésie – ou la riposte de l’émerveillement. » Cette parole incantatoire veut faire vibrer « la vraie chair de la parole » pour entendre soudain « la brèche qui nous saisit ». A travers la lumière de nos fêlures passe l’écrit et cette présence au monde que tente de capter le poème : « Viens dire et redire/le la/d’un corps vide et lumineux/qui marche au coin des rues/qui marche au coin des mots/capter toutes les spirales/du vertige » A la voix du poète répondent de nombreuses citations traversant les continents en cette communauté du verbe poétique où fusionne « l’esprit avec l’espace ».
En cette caravane de signes où s’effectue le voyage d’une vie, chaque poème surgit au détour de la page comme une fulgurance : « tes poignées de mots/sont des poignées de terre/des poignées de terre et de main/Une façon de dénaître et de renaître/des sourires aérés d’angoisse/des frôlements de non-réponse/des rumeurs de pas dans la nuque. » L’aphorisme côtoie l’idéogramme, le texte s’écrit comme un collage à la fois pictural et littéraire où il s’agit de faire résonner cette voix universelle du monde que le poète recueille en sa parole en une éternelle première fois : « Je commencerai par être/un dispositif/d’émerveillement/un voyage/au bout du possible/vers/ce qui m’apprend/à mourir/la raison/la plus silencieuse/en moi-même/le loup/chaviré/d’une langue universelle/je commencerai par être/la voix d’une résonance. »
Note de lecture parue dans la revue Terre à ciel
Zéno Bianu et Odradeck – Cantiques des cantiques : songes de Léonard Cohen – Editions l’Improbable
Dans ce recueil accompagné d’un CD, Zéno Bianu et Odradeck ont adapté quelques textes de Léonard Cohen écrits en marge du « Cantique des cantiques » dans les années 60. Comme un « psaume sans âge », ces poèmes peuvent se lire comme une invocation à Salomon et à l’amour où Léonard Cohen semble mêler toutes les voix du monde en une sorte de Babel poétique. Ainsi, un seul et même chant semble parcourir les siècles et retentir dans ce tissage des langues où s’écrit la poésie de Léonard Cohen. Ce texte envoutant et incantatoire presque incandescent est magnifiquement porté par cette mise en voix et en musique. Le poète/chanteur réécrit son propre cantique du désir comme une pulsation qui semble surgir du cœur même de l’univers à la façon d’une éternelle première fois, d’une incessante redécouverte : « Et l’amour tourne à jamais me souffle le Cantique. » De cette parole qui comme « un vin précieux » réveille « les endormis » surgit ce mystère de la vie et de la création où s’origine ce désir d’écriture porté par tous les « mots du monde » : « Sulamite/je t’aime/à travers tous les mots du monde/Sulamite ». Au cœur même de la douleur, en cet entrecroisement perpétuel de la vie et de la mort surgit la grâce d’une parole ressuscitant l’ardeur de dire et d’aimer que porte le poème, à la façon d’une rose sans pourquoi et sans explications nous ouvrant aux mystères de l’être : « passion/de la parole vive/ultime refuge de l’être/rédemptions du duende/lentes pulsations/d’une vie pour de vrai/ma disgrâce et ma grâce. »
« Et je te lis
Salomon
Depuis des millions d’années
La poésie c’est la réalité
La poésie c’est la réalité
Je l’éprouve dans chaque plissement de mon corps
Dans chaque repli de mon cœur
Dans les replis ensanglantés de mon esprit
Aux confins du sens et du non-sens
Avec toi
Je me tuerais
And it’s almost like salvation
Pour trouver le mot juste
Le mot contenant tous les mots
Le sésame
A même de tout révéler
And it’s almost like salvation
Je te lis et je n’ai plus peur
D’être rien
Je te lis et je scintille
Dans le frémissement de l’instant
Je suis
Un homme-question
Je suis
Le berger des roses
Zéno Bianu – Petit éloge du bleu – Folio Gallimard, 2020
Il y a le bleu Klein et désormais le bleu Zéno tant le poète ne cesse de parcourir et décliner cette palette azurée à travers l’ensemble de son œuvre. L’indigo Bianu est une sorte de saveur particulière, une façon d’être au monde, d’appréhender les choses, de savoir regarder ou écouter…cet « emportement céleste ou saturation de lumière ». De la peinture à la musique se déploie tout une gamme de bleu porteuse de cette énergie mélancolique propre au blues et à la poésie. Le déploiement de la couleur bleu devient alors le paradigme de l’univers entre astrophysique et métaphysique : « la toile de fond du monde nous évoluons. Le bleu telle une clé absolue : clé de sol, clé des songes, clé des champs. Le bleu au diapason des infinis. » Cette histoire du bleu finit ainsi par se confondre avec une sorte d’autobiographie amoureuse, une boussole ou un « alphabet des exaltations », l’histoire d’une vie en somme vouée à l’intensité, d’où cet éloge ardent de cette couleur de l’infini… Il y a ce bleu apnée où apprendre à mourir, la note bleu du blues, la couleur des Iris peints par Vang Gogh ou la fulgurance d’un haïku célébrant l’éphémère, la couleur bleutée des galaxies en expansion ou des monts décrits par Wang Wei excellant à rejoindre cette lueur de « lait bleu » qu’il loge au cœur des choses : « Il reste en quête de ce moment parfait où, selon un maître vertigineux comme Li Ho, « un parfum de pluies subtiles/bleuit tout l’espace », cet instant accompli où, pour reprendre Sié Ling-Un, autre adepte vénérable, nous glissons « au profond sans fin de l’ombre bleue. » Ainsi cette quête n’est autre en définitive « qu’un désir de coïncider dans l’instant avec la pulpe du réel ». Cette couleur devient celle de la vie toujours renaissante perçue « comme un viatique ébloui – une fusion continue entre pensée et sensibilité. » Un très bel inventaire pour passer une heure bleue…
Véronique Saint-Aubin Elfakir
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