Nelly Sachs : « pourvoir d’âme la poussière »

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voir d’âme la poussière »

            La poétesse Nelly Sachs ressentit très précocement un sentiment d’étrangeté et de distance avec le monde extérieur : « Toujours été sujette au plus lointain. L’angoisse, à l’école, de donner à voir mon étrangeté. Toujours retranchée. »[1] Elle précise dans ses Lettres en provenance de la nuit qu’elle a toujours vécu à l’extrême limite car pour elle, aimer, vivre, « c’est s’entraîner à mourir ». En effet, l’amour fut toujours pour elle synonyme de perte et de deuil, d’effacement. Son père, pianiste et compositeur, fut le premier à « l’avoir plongé dans la mort », selon ses propres termes, après son décès. Puis vint la rencontre d’un homme plus âgé, rencontré lorsqu’elle avait dix-sept ans, disparu lui aussi pendant la guerre et qu’elle ne remplaça jamais. Vint, ensuite la longue maladie de sa mère, veillée infatigablement jusqu’à son dernier souffle et bien sûr la guerre, la shoah et sa cohorte de « disparus ».

            Ses lettres adressées à une absente juste après le décès de sa mère se font d’ailleurs l’écho d’une mélancolie irrémédiable. Ainsi écrit-elle de façon énigmatique : « Âme maternelle, île et continuel « en arrière ». Éternel code chiffré sous lequel sont gardés mes secrets. »[2] En effet elle aura vécu seule avec sa mère, en autarcie comme sur une île, pendant des années. Le futur pour elle paraît ne jamais pouvoir se décliner, elle reste toujours en arrière, retenue par ses liens intangibles dont elle ne peut se départir. Le temps reste suspendu, presque éternisé. Cette position lui interdit de ce fait l’accès à un amour tangible ou terrestre. Ceci semble remarquablement bien illustré par les témoignages qu’elle nous a légués. La mort elle-même lui semble recéler une énigme, un secret, maintenant emporté par cette âme maternelle, qu’elle s’acharnera à essayer de percer tout au long de ses écrits : « Je me sens proche de cette aspiration pour laquelle rien, au fond, ne compte que de découvrir un univers secret et invisible ou que d’être à tout le moins, autorisée à y frapper. Car ce qui doit importer, selon a belle expression de Klee, c’est de rendre visible le secret. (…) Tous nous sentons bien qu’il ne s’agit pas de l’univers visible (…), mais des choses bien plus à l’arrière-plan, du paysage du « Rien » ou de « Dieu », là où, du moins, tout ce qui part de la mort…s’inscrit. »[3]

            La souffrance liée à cette nostalgie qui « lui arrache la chair et devient le « fossoyeur de son corps », elle cherchera désespérément à la convertir en lumière. Elle s’inspire en cela des préceptes hassidiques selon lesquels, chaque homme a le pouvoir de convertir la poussière originaire dont il est issu en étincelles divines. Pour ces cendres dont les chambres à gaz se feront tragiquement la parabole, il ne restera donc que l’espoir d’une métamorphose pour « convertir le minerai dont est extrait la vie en étoiles. »[4]

            Dans ces Lettres de la nuit, la mère apparaît toujours comme la détentrice des clés de son destin, un peu à l’image d’une implacable moire : « Naturellement ma vie extérieure et intérieure se bâtit sur un destin dont seule ma mère connaissait le secret – et que personne ne peut connaître. »[5] Cet Autre omniscient, la voue en définitive à une sorte de culte permanent comme une idole sacrée. Toute sa vie durant, Nelly Sachs la soignera et la protégera, lui dédiant ainsi une vie qui dès lors qu’elle n’était plus la sienne en devenait mortifiante : « Je suis un être qui échoue. J’abandonne. Et je ne demande qu’à abandonner. Je ne dors pas. Mes yeux sont grands ouverts, comme ceux du lièvre qui sont toujours tournés vers la fin. » Aucun deuil ne pouvant être pour elle dépassé, à la mort de sa mère, tout est emporté et il ne lui reste que la croyance en l’éternité du signe pour ne pas sombrer définitivement : « Toi seule sais ! Pleuré en dedansTout comme toi !Je suis un être de retrait. Mais peut-être le sommes-nous tous. Tous vers le centre. Toujours ce sentiment : les significations volent autour de nous – mais la poussière fait obstacle. La pièce-Abram a toujours un centre à son cercle. De l’intérieur la résurrection du centre. Le signe éternel ! »[6]

            Ainsi, elle confie dans sa correspondance qu’elle n’a fui l’Allemagne pour se réfugier en Suède que pour sauver sa mère. Sans cela elle aurait préféré disparaître dans ce qu’elle nomme « la mort à gaz ». Cette douleur qui l’aspire ne lui laisse que peu de répit quand les images se télescopent en elle et que des voix semblent l’assaillir, comme « des fourmilières amoncelées », travaillant dans la pénombre. Parfois dans son appartement elle entend des bruits de télégraphe, des signaux de morse et s’imagine qu’il s’agit de la Gestapo : « La nostalgie m’arrache la chair. Toujours vivre ainsi, toujours respirer ainsi. Jamais de répit, toujours la hâte, jamais autre chose que l’intranquillité du « là-bas »(…). Toujours sentir que cette croute terrestre est là pour être percée, toujours regarder les étoiles comme le plus proche poteau qui indique « plus loin » (…). C’est pourquoi rien ne peut prendre forme, rien s’apaiser en poème, rien s’accomplir en drame, rien être, rien que plus loin, plus loin. »[7]

            Éternelle exilée sur terre, son territoire sera désormais celui d’une écriture apparentée au sacré et qu’elle vit comme une sorte de mission rédemptrice où il s’agit de convertir la douleur en lumière : « Les poètes Lorca, Neruda et l’italien Quasimodo en témoignent. Ils ont réussi à passer à travers le feu et à rapporter les mots pour les blessures – ils ont su cueillir dans le secret lointain. Quiconque souffre et aime doit pouvoir s’abandonner jusqu’au dernier souffle : pourvoir d’âme la poussière est une mission – trouver le mot – une grâce. »[8]

            Au-delà de la persécution réelle puis imaginaire dont elle fut l’objet, la création lui aura permis de lutter ou d’endiguer l’angoisse grâce à cette reconstruction de la réalité : « Ces télégraphies mesurent au moyen des mathématiques Sataniques/Les endroits de mon corps/D’où s’élève une musique sensible/Un ange forgé par les souhaits de l’amour/Meurt et ressuscite dans les caractères où je voyage. »[9] La poésie constituera comme une sorte de baume ou d’onguent réparateur dont témoigne l’un de ces ultimes recueils qui oscille sans cesse entre désespoir et salut : « Secours et salut mot engloutis profondément »[10]  Pierres tombales ou étoiles célestes, les mots sont parfois le lieu du naufrage en ce « brasier d’énigmes » où les lettres semblent se télescoper, désarrimées de toute signification mais émergent aussi parfois comme l’espoir d’une délivrance ou d’une ascension. Ainsi finalement à travers ses textes, Nelly Sachs aura sans doute réussi « à pourvoir d’âme la poussière », pour faire de sa souffrance le lieu d’une résurrection : « Déverse en tes pleurs le poids délivré de l’angoisse/Deux papillons pour toi retiennent le fardeau des Mondes/ Et j’introduis tes larmes en ces paroles : /Ton angoisse est devenue lumière… »[11]

Véronique Saint-Aubin Elfakir, Extrait de Ecrire pour vivre, L’harmattan, 2017


[1] Nelly Sachs, Lettres en provenance de la nuit, Paris, Allia, 2010, p. 56

[2] Ibid, p. 11

[3] N. Sachs, Eli, Lettres, Enigmes en feu, Paris, Belin,1988. Lettres à Walter A. Berendshn du 30 oct. 1957

[4] Lettres en provenance de la nuit, op. cit. p. 42

[5] Lettre à Walter A Berendshon du 15 déc. 1959, op. cit.

[6] Ibid, p. 4

[7] Ibid, p. 62

[8] Eli, Énigmes en feu, Lettre à W Berendshon du 30 oct. 1957, op. cit.

[9] Brasiers d’énigmes et autres poèmes, Paris, Denoël, 1967, p. 165

[10] Ibid, p. 229

[11] Ibid, p. 195

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