Le tout, le rien d’Yves Bonnefoy

Par

LE TOUT, LE RIEN

Mais écrire n’est pas avoir, ce n’est pas être,

Car le tressaillement de la joie n’y est

Qu’une ombre, serait-elle la plus claire,

Dans des mots qui encore se souviennent

De tant et tant de choses que le temps

A durement labourées de ses griffes,

-Et je ne puis donc faire que te dire

Ce que je ne suis pas, sauf en désir.

Une façon de prendre, qui serait

De cesser d’être soi dans l’acte de prendre,

Une façon de dire, qui ferait

Qu’on ne serait plus seul dans le langage.

Te soit la grand neige le tout, le rien,

Enfant des premiers pas titubants dans l’herbe,

Les yeux encore pleins de l’origine,

Les mains ne s’agrippant qu’à la lumière.

Te soient ces branches qui scintillent la parole

Que tu dois écouter mais sans comprendre

Le sens de leur découpe sur le ciel,

Sinon tu ne dénommerais qu’au prix de perdre.

Te suffisent les deux valeurs, l’une brillante,

De la colline, dans l’échancrure des arbres,

Abeille de la vie, quand se tarira

Dans ton rêve du monde ce monde même.

Et que l’eau qui ruisselle dans le pré

Te montre que la joie peut survivre au rêve

Quand la brise d’on ne sait où venue déjà disperse

Les fleurs de l’amandier, pourtant l’autre neige.

Yves Bonnefoy – Ce qui fut sans lumière

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