Yves Bonnefoy ou l’été du langage

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            La recherche du « vrai lieu » chez Yves Bonnefoy semble sans cesse renvoyer dans l’œuvre poétique à cette terre et cette maison natale de l’enfance dans le Lot, Toirac, où il passait ses vacances. C’est là, en « ce pays de l’intemporel » qu’il fait ces premières expériences fondatrices qui deviendront ensuite des « images de plénitude ». Chaque été, le temps semble suspendu à Toirac, dans un pur présent aux multiples saveurs sensorielles à chaque fois retrouvées qui ignorent encore la finitude. C’est pourquoi, il écrit dans l’Improbable et autres essais : « Le vrai lieu, est un fragment de durée consumé par l’éternel, au vrai lieu le temps se défait en nous. » Ce qui se manifeste ainsi c’est également ce qu’il nommera la présence c’est-à-dire, comme dans l’enfance, la pleine adhésion à ce qui est. Cet « ailleurs » riche en couleurs, cette terre de lumière d’un « invincible été » ressurgit sans cesse dans ses poèmes : « « Dès l’enfance une certaine idée que j’avais du lieu, par exemple, ici ingrat et décoloré, ailleurs – ou plutôt « là-bas » – riche de substance, eut tout à fait, me semble-t-il aujourd’hui, le caractère de l’intuition d’une transcendance »[1]

            La recherche du « vrai lieu » qui est « le serment » de la poésie est toutefois un leurre, une illusion. Cet espace atemporel qui semble encore ignorer la mort ne peut perdurer. C’est d’ailleurs à Toirac, qu’Yves Bonnefoy vivra ses premiers deuils. C’est pourquoi l’évocation de la maison natale s’accompagne souvent de quelques ombres évocatrices, ainsi que l’image d’une barque et d’un passage comme dans le poème « Souvenir » :

Je vais

Le long de la maison vers le ravin, je vois

Vaguement miroiter les choses du simple

Comme un chemin qui ouvre, sous l’étoile

Qui prépare le jour. Terre, est-il vrai

Que tant de sève dans l’amandier a mis des fleurs,

Tant de feu dans le ciel, tant de rayons

Dès l’aube dans les vitres, dans le miroir,

Tant d’ignorance dans nos vies mais tant d’espoirs,

Tant de désir de toi, terre parfaite,

N’étaient pas faits pour mûrir comme un fruit

En son instant d’extase se détache

De la branche, de la matière, saveur pure ?

Je vais,

Et il me semble que quelqu’un marche près de moi,

Ombre, qui sourirait bien que silencieuse

Comme une jeune fille, pieds nus dans l’herbe,

Accompagne un instant celui qui part.

Et celui-ci s’arrête, il la regarde,

Il prendrait volontiers dans ses mains ce visage

Qui est la terre même. Adieu, dit-il,

Présence qui ne fut que pressentie

Bien que mystérieusement tant d’années si proche,

Adieu, image impénétrable qui nous leurra

D’être la vérité enfin presque dite »[2]

            Il semble n’avoir de cesse que de ressusciter l’incandescence de ces étés radieux jusqu’à tenter de faire coïncider la parole poétique avec cette saison lumineuse : « « Et je comprenais que l’été est le langage. Que les mots naissent de l’été comme laisse un serpent derrière soi, à la mue, sa fragile enveloppe transparente. Que ce n’avait pu être qu’au sud, dans les miroitements du sel sur le roc – et ces buissons ardents ! et ces grands orages, qui errent… – qu’on avait inventé les mots, et par eux l’absence ; qu’on avait rêvé la parole »[3] Ayant fait l’expérience de la séparation et du déchirement, le poète va tenter comme jadis de faire coïncider le langage avec l’être : « Le signe est devenu le lieu. » Il sait toutefois qu’il ne s’agit que d’un leurre ou un seuil pour tenter de s’ouvrir à l’éclatante apparition de la présence. Ses recueils semblent alterner entre temps perdu et temps retrouvé, entre la douleur et la joie. L’écriture poétique étant ce qui permet de renouer avec ce surcroît de perceptions propres à l’enfance : La poésie veut briser de son écriture plurielle les significations qui se coordonnent, afin de ranimer, dans chacun de ses grands vocables, ce surcroît de la perception qui serait, pourrait-on s’y maintenir, sa parole. » [4] Elle est également ce qui permet de dépasser les oppositions au sein d’un espace où tout semble se résoudre ou se résorber :

Est-il vrai, mon amie,

Qu’il n’y a qu’un seul mot pour désigner

Dans la langue qu’on nomme la poésie

Le soleil du matin et celui du soir,

Un seul cri de joie et le cri d’angoisse,

Un seul l’amont désert et les coups de haches,

Un seul le lit défait et le ciel d’orage,

Un seul l’enfant qui naît et le dieu mort ?

L’herbe et dans l’herbe l’eau qui brille, comme un fleuve.
Tout est toujours à remailler du monde.
Le paradis est épars, je le sais,

C’est la tâche terrestre d’en reconnaître

Les fleurs disséminées dans l’herbe pauvre,

Mais l’ange a disparu, une lumière

Qui ne fut plus soudain que le soleil couchant.[5]

            Cependant l’écriture ne possède rien, si ce n’est quelques bribes de lumière qu’elle tente de sauver….

Mais écrire n’est pas avoir, ce n’est pas être,

Car le tressaillement de la joie n’y est

Qu’une ombre, serait-elle la plus claire,

Dans des mots qui encore se souviennent

De tant et tant de choses que le temps

A durement labourées de ses griffes,

-Et je ne puis donc faire que te dire

Ce que je ne suis pas, sauf en désir.

Une façon de prendre, qui serait

De cesser d’être soi dans l’acte de prendre,

Une façon de dire, qui ferait

Qu’on ne serait plus seul dans le langage.

Te soit la grand neige le tout, le rien,

Enfant des premiers pas titubants dans l’herbe,

Les yeux encore pleins de l’origine,

Les mains ne s’agrippant qu’à la lumière.

Te soient ces branches qui scintillent la parole

Que tu dois écouter mais sans comprendre

Le sens de leur découpe sur le ciel,

Sinon tu ne dénommerais qu’au prix de perdre.

Te suffisent les deux valeurs, l’une brillante,

De la colline, dans l’échancrure des arbres,

Abeille de la vie, quand se tarira

Dans ton rêve du monde ce monde même.

Et que l’eau qui ruisselle dans le pré

Te montre que la joie peut survivre au rêve

Quand la brise d’on ne sait où venue déjà disperse

Les fleurs de l’amandier, pourtant l’autre neige.

            Dans Ce qui fut sans lumière, à la concentration flamboyante des sens décuplés par le souvenir de l’été s’oppose cette dispersion hivernale d’un mot devenu flocon de neige, disséminant quelques fragments d’images ou de sensations « ce cristal d’une réalité parfaitement pure » où la beauté se fait énigme :

« Ardue est la beauté, presque une énigme

Et toujours à recommencer l’apprentissage

De son vrai sens au flanc du pré en fleurs

Que couvrent par endroits des plaques de neige. »

             Ainsi en poésie, les mots ne cessent d’évoquer un réel rendu désirable par la projection de nos rêves et de nos espoirs. Cependant la présence ne se dévoile qu’à travers une dichotomie : d’un côté la mort et de l’autre la plénitude où le temps s’évapore ou se dissout dans un présent que l’on voudrait éterniser même s’il ne se laisse jamais totalement saisir ou fixer : » « Un évènement a eu lieu, le plus profond, le plus grave, un oiseau a chanté dans le ravin de l’existence, nous avons touché l’eau qui eût calmé notre soif, mais déjà le voile du temps nous a roulés dans ses plis, l’approche de l’instant est redevenu notre exil. Il y a eu un don (…) mais nous n’avons pas pu le saisir. »[6]

            La présence est plus pressentie que véritablement accomplie car elle est en réalité ce qui se passe de mots et l’image nous en sépare en ne nous en communiquant qu’un simple reflet ou miroitement à l’image du flocon éparpillé. Le vrai lieu n’est peut-être en définitive que notre rapport à ce langage désirant qui tente de s’unir à la vie avec « l’ardeur d’une aile qui vibre ». Il semble qu’à travers ce cheminement poétique, l’acceptation de la finitude ouvre progressivement à une sorte d’acquiescement de l’être qui libère un nouvel espace où les choses se suffisent enfin à elle-même :

Nous n’avons plus besoin

D’images éclairantes pour aimer.

Cet arbre nous suffit là-bas, qui, par lumière,

Se délie de soi-même et ne sait plus

Que le nom presque dit d’un dieu presque incarné

            On retrouve ici cette adhésion propre à l’enfance que resuscite le poème dans le pur bonheur parfois d’exister et de célébrer l’éclat de chaque apparition :

Je crie. Regarde,

L’amandier

Se couvre brusquement de milliers de fleurs.

Ici

Le noueux, l’à jamais terrestre, le déchiré

Entre au port. Moi la nuit

Je consens. Moi l’amandier

J’entre paré dans la chambre nuptiale

Et, vois, des mains

De plus haut dans le ciel

Prennent

Comme passe une ondée, dans chaque fleur,

La part impérissable de la vie.

Elles divisent l’amande

Avec paix. Elles touchent, elles prélèvent le germe

Elles l’emportent, grainées déjà

D’autres mondes

Dans l’à jamais de la fleur éphémère [7]

            Si les mots sont pour Bonnefoy « l’âme des choses », ils tentent de « recueillir un peu de la lumière qui a été le miracle d’ici » et deviennent ainsi aussi transparents qu’une eau claire où s’écoule le temps dont l’éphémère durée est désormais transcendée à travers ces poèmes d’un éternel été :

Regarde,

Ici fleurit le rien ; et ses corolles,

Ses couleurs d’aube et de crépuscule, ses apports

De beauté mystérieuse au lieu terrestre

Et son vert sombre aussi, et le vent dans ses branches,

C’est l’or qui est en nous : or sans matière,

Or de ne pas durer, de ne pas avoir,

Or d’avoir consenti, unique flamme

Au flanc transfiguré de l’alambic


[1] Yves Bonnefoy, Entretiens sur la poésie, Paris, Mercure de France, 1990.

[2] Yves Bonnefoy, Ce qui fut sans lumière, Paris, Gallimard, 1987

[3] Yves Bonnefoy, Récits en rêve, Paris, Mercure de France, 1982

[4] Récits en rêve, op. cit.

[5] Ce qui fut sans lumière, op. cit.

[6] L’improbable et autres essais, op. cit.

[7] Dans le leurre du seuil, Paris, Mercure de France, 1978

Véronique Saint-Aubin Elfakir

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